Sans vélo

Voyage vraiment très lent

Écrit par Estelle pour le .

une tortue

Sans nos vélos nous sommes obligés de ralentir encore. Cela engendre une forme d’inconfort. Je me sens contrainte, dans mon énergie qui voudrait se déployer, à attendre et je vis cela malgré moi comme une perte d’autonomie.

Parallèlement, pour des raisons diverses, nous devons louer des logements et gagnons ainsi en confort et en organisation. Tous ces “plus”, au premier abord vécus comme excitants par les enfants, nous apportent en définitive très peu. Nous nous sentons plus enfermés et même si cela est ambivalent par moment, chacun sent que la vie en nature, forcément avec moins, forcément avec plus d’effort à fournir, avec plus de vulnérabilité aux éléments… manque à chacun. Il y a un grand besoin d’air !

Alors, lorsqu’enfin nous retrouvons notre tente c’est une joie véritable. Et malgré les derniers jours passés sous la pluie, l’humidité subie dedans comme dehors, les enfants jouent toute la journée, pieds-nus dans la boue, avant de se défier en allant sauter dans la rivière n’excédant pas les 12 ou 13 degrés.

Ce rythme que nous impose le voyage à pied nous met donc au défi autrement.
Rebecca, notre amie australienne, nous aide en transportant beaucoup de nos affaires, adaptées aux vélos mais pas aux sacs à dos. Nous portons donc peu. Puis, petit à petit quelque chose se met au repos en moi. Cela ne se fait ni facilement, ni agréablement. Mon énergie déborde et je dois lui trouver un chemin d’expression ou bien elle finit par nourrir des pensées qui tournent en boucle.

Cela m’impose d’observer ce qui se passe en moi de façon automatique et de me défaire de ce dont je ne veux plus.

Cela impose de choisir ce que je veux nourrir en pensée comme en émotion.

Cela me permet de sentir comment une grande part de cette énergie se fourvoie dans un mental avide.

Cela incite au pas de côté pour se laisser la possibilité de réorienter.

Cette énergie m’est donnée. À quoi je veux l’employer ?

Il est facile de s’imaginer “grandir”, “s’élever” mais concrètement, dans le quotidien, suis-je prête à faire cet effort de tous les instants qui est celui de remettre cette énergie au centre, attendant qu’elle puisse nourrir et ensemencer quelque chose de plus grand, de plus beau ?

En attendant, vivre. Juste vivre. Ne rien vouloir faire à tout prix que d’accepter de prendre le temps y compris dans sa tête.

Et donc arrêter de chercher, de vouloir saisir, de vouloir comprendre.

C’est alors qu’autre chose se dessine. Quelque chose que je commence à entrevoir seulement.
Dans cet espace créé, je peux redonner au temps une autre dimension et commencer à percevoir cette unité oubliée qui m’unit à toute chose, cette unité issue d’un autre temps, d’un autre espace.

Cela ravive en moi des sensations vécues dans l’enfance.

Et alors, lorsqu’une fenêtre de conscience s’ouvre sur cette reconnaissance, la Vie toute entière devient un hymne dont je devine seulement les contours mais dont je pressens l’immense et immortelle beauté.


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