Quitter ბაზალეთი (Bazaleti) pour ფარავანი (Paravani) à vélos signifie soit traverser თბილისი (Tbilisi), soit passer le petit Caucase. Ni l’un ni l’autre ne sont envisageables, particulièrement pour une reprise ! Aussi nous faisons appel à Giorgi, encore un. Celui-là a vécu une vingtaine d’années en Allemagne et parle allemand bien mieux que moi. Il vient nous chercher avec un marchrutka rien que pour nous et nous conduit directement au lac de ფარავანი, à ფოკა (Poka).
Je n’ai vu que deux conducteurs sachant anticiper en Géorgie. Les deux s’appelaient Giorgi. Par anticiper, j’entends ralentir à l’approche d’un obstacle sur la route avant d’y être obligé au dernier moment pour ne pas le percuter. L’un des deux était un ancien Président de la République de Géorgie, l’autre est à côté de moi. Je lui dit, ça l’amuse et il me confie qu’il déteste prendre les marchrutka pour cette raison, les géorgiens conduisent n’importe comment. Je lui fait remarquer que pourtant, depuis que nous sommes dans ce pays, nous n’avons pas vu d’accident ou de vache morte sur le bas-côté. Ils conduisent n’importe comment, mais ils savent éviter les obstacles. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir un conducteur doubler sur la troisième voie, celle qui n’est pas marquée au sol et se trouve au milieu de la chaussée, le conducteur dépassé se serre, celui qui arrive en face fait de même et personne ne klaxonne.
Nous voilà à ფოკა, Giorgi nous dépose à un endroit qui nous semble propice au bivouac. De l’eau pas loin, des arbres, vue sur le lac, nous devrions être bien. Nous déchargeons les vélos et tout le matériel. Alors qu’en France, la canicule fait rage, ici, il fait frais. Nous sommes en altitude à cet endroit de Géorgie que l’on appelle la petite Sibérie. Les températures hivernales et les vents déments font qu’il est quasiment héroïque de vivre ici en hiver. Mais c’est l’été et la lumière est magnifique. Nous sommes entourés de vieux volcans, l’herbe est grasse et abondante, les fleurs explosent de partout, les insectes s’en donnent à cœur joie, une vie vibrionnante à chaque centimètre carré.
Nous installons le camp sous les pins et profitons quelques nuits de la beauté du lac et du lieu paisible. Le village est à proximité, le ravitaillement est aisé, on peut même charger nos appareils dans un café.
Tour de lac
Nous finissons par plier le camp et recharger tous nos sacs sur les vélos pour entamer le tour du lac. C’est reparti, nous voilà à reprendre la route, enfin, après tous ces mois à pieds ou en marchrutka. Que l’hiver a été long, que le printemps a été lent, à nous les coups de pédales !
Nous sommes tous en joie de reprendre nos vélos et de retrouver notre mode de déplacement habituel. À ceci près que je dois porter sur mon dos l’énorme sac à dos dans lequel se trouvent quelques objets inutiles pour notre voyage à vélo mais dont nous ne nous sommes pas encore débarrassés. C’est encombrant, ça ajoute quelques kilos de plus mais ça se gère.
La piste de terre et de cailloux arrive assez vite et nous voilà au milieu de nulle part à serpenter le long du lac et à observer les oiseaux.
Nous arrivons à un premier village quasiment abandonné. Quelques maisons ont encore un toit. Un humain nous indique le bon chemin. Nous poursuivons au milieu des immenses prairies bordées de hauts monts pentus et rasés de près, parcourues de ruisseaux et torrents sages ou impétueux, c’est selon. De la neige encore à certains endroits. Des troupeaux ça et là.
Nous arrivons à ტამბოვკა (Tombovka), le village à l’opposé de ფოკა sur le lac. La piste laisse soudainement place à une route au goudron parfait. Une rue. Une légère descente. Des maisons de part et d’autre. Certaines sont très abîmées, usées, d’autres ont été entretenues. Des toits végétalisés, très épais, des maisons en bois aux petites fenêtres avec des avancées de toit, des troncs et des corbeaux pour soutenir le poids, quelques maisons arborent des couleurs vives, fraîchement parées de bleus ou de verts pour honorer le blanc.
Dans ce lieu a été exilée une communauté Dukhobore. Ces familles avaient la mauvaise idée d’être pacifistes dans une Russie belliqueuse.
Nous ne sait pas bien s’il reste ou non des descendants de ces colons, mais il règne ici une ambiance particulière. On ne sait pas dans quelle langue configurer les traducteurs : géorgien, russe, arménien ? Va pour le russe.
Nous allons nous installer un peu à l’écart du village en direction du volcan que nous souhaitons gravir le lendemain. La piste monte bien assez.
À l’assaut des pics
Le lendemain donc, nous laissons nos affaires à la tente et avançons quelques kilomètres avec nos vélos à vide. Ça monte, c’est difficile, mais ça permet de ne pas faire tout le chemin d’approche à pieds.
Nous voilà au bas d’un colosse et sur sa tête se dresse un cyclope. Enfin, une forteresse en murs cyclopéens. Entre les deux, des gros rochers que les enfants s’empressent d’enjamber en passant de l’un à l’autre avec l’agilité de petits cabris des montagnes ou des bords de mer en Bretagne : “C’est comme chez mémé, trop bien !”. Je devance les cabris et tente de ralentir le rythme. Si l’un d’entre nous se tord une cheville ici, on est très mal, alors faisons bien attention et prenons notre temps.
Plus on grimpe, plus le temps se couvre et se refroidit.
Pause repas. On ne la fera pas au sommet comme je le pensais. Le vent est franchement frais, on commence à sentir des gouttes, les nuages ont enrobé les cimes. Lucie ne se sent vraiment pas d’aller en tout en haut. Léon a quand même envie d’aller voir. Nous hésitons, discutons.
Nous faisons deux équipes, les filles redescendent, les garçons poursuivent la montée.
Mais c’est qu’il fait rudement froid avec ce gros vent qui déséquilibre et l’humidité. Nous avançons, c’est bien raide. Nous voyons les premiers abris, les premières traces d’agencements, des voies ? Des bases de murs ? Puis des ruines de bâtiment. Dès que nous passons de l’autre côté des énormes blocs de pierre, nous sommes à l’abris du vent et la température est tout à coup très agréable. Quel changement soudain de ressenti !
Nous sommes sur l’un des deux sommets, le plus bas. L’autre est complètement dans les nuages et la plus grande des forteresses se trouve en haut. Nous hésitons. Le vent est vraiment violent, la pluie menace depuis un bon bout de temps, nous n’avons pas la vue espérée sur le lac, étant dans les nues.
J’essaie de motiver Léon mais ne suis moi-même pas très convaincu, j’aimerais qu’il me motive en définitive.
Nous choisissons de descendre en espérant que ce ne sera pas trop glissant une fois mouillé.
Nous passons un berger assis sur un petit rocher dans l’herbe, le regard fixé sur son téléphone tandis que les moutons broutent paisiblement dans ce climat glaçant. Tout le monde a l’air détendu.
Et nous dégringolons la pente, d’herbe en rochers, de pierres en roches, de rocs en terre. Nous voilà au bas de l’impressionnante déclivité.
Nous rejoignons plus tranquillement les vélos laissés plus bas, sur le chemin. Le ciel tout à coup se dégage et laisse prédire un magnifique point de vue sur le lac depuis le sommet. Nous rions de bon cœur de ce petit tour joué par la météo !
Les vélos accélèrent grandement notre retour au camp où nous retrouvons les filles.