Sirènes et brouhaha

La vie est belle

Écrit par Estelle pour le .

La route qui nous mène à Akhaltsikhe depuis Vardzia est magnifique. Les camions roulent tranquillement et nous laissent profiter des courbes à perte de vue, des monts et vallées boisées, des enfilements rocheux aux mille visages où semble veiller parfois comme l’Esprit des lieux.

La rivière qui serpente en fond de vallée nous accueille pour de nombreuses baignades. Par endroit des dizaines de calopteryx nous régalent par leur couleur bleu irisée magnifiée par la lueur du soir.

Lucie sort de temps en temps de l’eau pour prendre un carnet et poursuivre ses écrits ou illustrations tandis que Léon semble traverser un temps de vide, comme un temps de pause avant de s’engouffrer dans un nouveau chapitre.

Par moment, quand l’espace et le temps m’offrent tous deux de leur nature, il me plaît d’observer comment ces temps de route nous voient modifier notre approche de la vie. Tantôt l’espace s’agrandit et le temps s’étire comme lors de ces mois à pieds. Temps où l’on apprend à retrouver le temps de rien. Le temps de coudre un drap, une robe, de récupérer tout ce qui peut l’être pour inventer de nouveau rangement, pour écrire, pour rêver, essayer de croquer un bout de paysage, apprendre une chanson, prendre soin de son corps…

Un village dans un canyon

C’est qu’il semble en falloir du temps pour faire taire le brouhaha accumulé. Pour oser faire un pas de côté de plus. Pas qui nous semble de plus en plus évident mais qui parfois nous éloigne aussi du bruit du monde au point d’avoir quelques difficultés à y trouver sa place.

Ce n’est pas nouveau, ne date pas nécessairement du voyage, mais c’est plus accru. Parfois le seul désir présent est celui d’observer la nature qui s’offre autour, reprendre ce temps de l’enfance, ou ce qu’il devrait être, où ne rien faire d’autre que d’accroître l’espace intérieur afin qu’il soit tout prêt à recevoir la prochaine idée, le prochain projet.

À 4 cet espace n’est pas souvent présent, même sur la route. Surtout sur la route. Il faut là aussi parfois aller le chercher, le créer. Je repense soudain à Vendredi et Robinson. Cette difficulté à lâcher le faire, l’efficience, cette difficulté à accepter de faire juste. Pas plus. Pas moins. Juste le nécessaire. Un état d’esprit souvent rencontré lors de notre exploration de la Slovénie. Même si les sirènes au loin sont toujours prêtes à attirer en leur sein tout esprit qui s’égare. Sirènes aux mille promesses de fumée.

On dit souvent du voyage qu’il transforme. Je dirais plutôt qu’il révèle. C’est un bain photographique journalier, dépendant de mille contraintes comme les territoires que l’on traverse. Les vibrations qu’ils portent résonnent parfois en nous et apparaît alors quelque chose venant se révéler, se libérer. Alors surgit un petit mal physique ou quelque fièvre qui, leur enseignements délivrés, nous laissent repartir vers d’autres lieux.

Voyager à vélo, en famille, au long cour, c’est aussi nécessairement voyager lentement. Cette lenteur permet de se sentir unis à chaque territoire rencontré. C’est cela qui me fait parfois pousser comme un petit râle, un cri, dans cette joie, cette gratitude, ce sentiment profond et difficilement exprimable de faire partie de ce que l’on traverse tout autant que s’inscrit en nous ce que l’on traverse.

Dans notre quotidien habituel, combien de fois avons-nous l’opportunité, prenons-nous le temps de sentir cela ? Prendre le temps de se réjouir lorsque les grosses gouttes de pluie commencent a créer une symphonie singulière et qu’elles nous entraînent tout entier dedans pendant que, pédalant, dans l’effort de la côte, chaque coup de pédale joue comme le battement de cette mélodie unique. Combien de fois disons-nous merci. Merci d’être pris tout entier dans ce spectacle. Merci à ceux qui le vivent avec nous. Merci à la pluie de nous unir encore davantage dans ce voile humide invisible. Merci à la terre par l’odeur qu’elle dégage de nous offrir ce lien invisible pénétrant en même temps dans nos 8 poumons ?

La vie est belle et il est si facile pourtant d’oublier de la célébrer.

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