Enfin

Nous pouvons repartir

Écrit par Estelle pour le .

Ça y est. Enfin. Après 3 mois et demi d’attente, nous levons le camp dans l’énergie du départ, de la route, de l’aventure humaine, géographique et culturelle.

C’est une transition et, même attendu, cela reste un nouveau saut à faire vers d’autres inconnues.

Même si, ici aussi, le voyage s’est poursuivi, ce n’est pas la même énergie qui se déploie. Et au réveil ce matin c’est dur pour Lucie. Cela est sans doute majoré par le fait que nous savons que cette dernière portion de route géorgienne sera éprouvante et qu’elle sera seulement le coup de sifflet de toutes celles à venir… pendant des semaines. Nous sommes dans les montagnes d’un côté, nous y serons de l’autre pendant des centaines de kilomètres.

Malgré tout, une fois en selle, la transition est faite, quelque chose s’enclenche. Une énergie et une joie que l’on connaît bien maintenant se répand en chacun. C’est parti !

On cherche a couper pour raccourcir la portion de piste poussiéreuse empruntée par les camions naviguant entre la Géorgie et la Turquie. Au bout de 10 mètres mon vélo s’enlise tellement dans la boue que j’ai besoin de l’aide de Léon pour sortir de ce bourbier et rejoindre la route. Tant pis. Nous coupons un peu plus loin par un chemin enherbé qui nous permet de gagner tout de même 3 km.

Pendant les kilomètres qui nous voient défiler vers la Turquie, Lucie répète le plaisir qu’elle a d’être de nouveau sur le vélo, d’avancer enfin vers un nouvel horizon. Et Léon n’est pas en reste dans l’expression de sa joie ! Quant à Marc et moi, pas besoin de mots. Un simple regard et les sourires qui illuminent nos visages en disent long sur le bonheur que l’on ressent.

Malgré la chaîne qui casse juste en fin de piste.

Malgré la nécessité de mettre pieds à terre pour pousser encore et encore.

Malgré la piste qui reprend dans un état de gravel agonisant, le sol étant jonché de pierres dépassant de plusieurs centimètres.

Mais nous sommes heureux.

Les camions circulent au loin sur la piste entre ciel, champs et forêts

Dernière nuit géorgienne

Nous décidons de nous arrêter au lac de la frontière côté Géorgien avant de traverser demain. Au dernier village, un homme me parle pendant que je fais quelques courses dans ce petit market typique de la Géorgie. Puis il nous offre des viennoiseries. Quand je me rends vers le marchand pour payer, celui-ci me regarde en souriant et m’explique que tout ce que j’ai dans les mains a déjà été payé par l’homme qui est sorti. Nous sommes touchés par tant d’attention. Touchés par ce territoire géorgien de Javakheti habité majoritairement par des Arméniens où l’on observe les deux drapeaux flottants ensemble dans beaucoup de villages.

Difficile de savoir exactement comment les choses se sont construites mais le résultat est là : si la frontière physique existe, elle est beaucoup plus ténue dans les cœurs. Suite au génocide arménien, après la première guerre mondiale, le territoire est devenu une terre d’accueil. Chacun est fier de sa culture. Chacun la représente. Chacun laisse de la place aux racines de l’autre. Non, cela n’est pas une utopie. Cela est le cas sur de nombreux territoires ou l’était. Ce n’est pas parfait. On peut sentir qu’il y a des fragilités mettant l’accent sur le « moins cela » ou le « plus ceci » de l’autre. Sa différence. Cependant il est perceptible que ce ne sont pas réellement les peuples qui se haïssent (bien que minoritairement, cela existe aussi). Mais plutôt une volonté politique, économique qui le décide, le nourrit.

En tant qu’humanité, très polarisée, il est facile d’entretenir cela voire d’y allumer quelque feu.

A l’heure des réseaux sociaux et d’un internet décomplexé qui ruine une jeunesse qui ne demande jamais qu’à vivre en paix et dans la joie, il est à souhaiter que nombre de lumières s’allument partout pour éclairer les chemins d’humanité qui jamais pourtant n’ont disparu. Il est à souhaiter que l’on sorte de nos luttes, de nos revendications diverses pour mettre cette énergie au bon endroit.

S’il est juste d’exprimer sa colère ou son désaccord en énonçant les besoins de changements, il est dangereux d’y engager tout son être. Cela sera repris, réutilisé et au passage on y perd souvent quelque chose de vital : son centre. Cet espace en nous qui n’est soumis ni à nos pensées ni à nos émotions. Cet espace qui nous permet de réellement rester libre. Non, on ne change pas le monde par l’extérieur. De tout temps, dans toutes les cultures, on n’a jamais cessé de le transmette. Ce ne sont pas de vains mots vaguement philosophiques. Ils reposent sur des lois qui nous échappent mais qu’il est temps de réapprendre. Le changement viendra de l’intérieur, de l’ouverture de portes en chacun afin de sortir d’une forme d’hypnose où sans s’en rendre compte, l’Homme est conduit et maintenu depuis longtemps. Les luttes en font partie et elles nourrissent l’ombre en face.

Pourtant ce n’est pas contre l’ombre qu’il faut lutter. Jamais.

On ne réduit pas l’obscurité d’une pièce à coup de cris ou de poings. On la dissout par la lumière que l’on y ajoute.

Orage sur le lac Kartsakhi qui fait la frontière avec la Turquie

Alors dans ces temps de changements qui arrivent et que je ressens de plus en plus imminents, c’est dans cette énergie, cette foi, ces pensées, que je roule. Oui, traversons les zones d’ombre avec la lumière que l’on porte en nous comme seul étendard, seuls mots, seules pensées.

La réalité de ce monde est plurielle et sa vérité est bien au-delà de ce que l’on perçoit sans élever nos consciences par-dessus les voiles nombreux qui ont été tissés. Ce monde n’est rien d’autre que le reflet de ce que l’on porte en nous. C’est cela qui est précieux. Cela que d’autres cherchent à asservir. Si je dépose mes colères, ma hargne, mes peurs, mes doutes, alors c’est la lumière qui peut jaillir de nouveau. Et pas juste avec des mots. C’est une histoire d’énergie, de fréquences. Certains l’on très bien compris et ne sont pas toujours les mieux intentionnés. Ne répondons qu’à ce qui nourrit la lumière car ainsi, elle grandit et illumine le monde. Là où règne la lumière, l’ombre est contenue. Ce n’est qu’un germe potentiel et il appartient à chacun de choisir s’il souhaite le nourrir.

Maintenant, face au ciel étoilé qui nous enveloppe, comme une promesse, nous déplions notre nouvelle tente qui se dresse telle une boule dorée. Une lune nouvelle au milieu de la nuit.


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