Horasan

Vent et pluie dans le nez

Écrit par Marc pour le .

Nous poursuivons l’ascension vers le col démarrée quelques jours auparavant. Il est situé à plus de 2300m d’altitude. Sarıkamış se trouve dans la région la plus froide de Turquie. Des milliers de militaires ottomans sont morts de froid ici lors d’une bataille contre l’empire Russe en 1914.

Et de fait, nous avons ressorti les gants d’hiver. La longue descente démarre tranquillement une fois le col passé. Le paysage devient plus minéral et s’offrent à nous d’impressionnants versants pelés. La pente s’accentue et nous nous laissons descendre sans effort.

Passage du col

Le temps pluvieux se concrétise et une pluie glaciale se met à tomber, elle est sur le point de se transformer en grêle mais n’est pas encore sûre de son choix. Elle nous fouette le visage, nous gèle, nous peinons à voir où nous allons. Nous trouvons un abri devant la mosquée d’un petit village, nous réchauffons, mangeons un petit morceau et patientons le temps que la météo s’adoucisse.

Géologie

Lorsque nous reprenons les vélos, nous pouvons enfin admirer les volutes géologiques du canyon qui s’est formé ici. Des orgues de basalt, des pliures de roches dignes d’un kuign-amann. La vallée est belle, impressionnante, elle s’élargit un peu et nous mène au pied d’un château spectaculaire, forteresse en ruine mais encore bien campée et fière.

À l'approche de la forteresse

Nous quittons la route pour prendre une piste. Nous suivons toujours la voie ferrée. Cette vallée isolée est une merveille et nous nous délectons des prouesses géologiques qui ne sont pas sans nous rappeler la Cappadoce traversée l’an dernier.

Le vent s’est levé, et fort. Nous luttons dans les côtes, forçons dans les descentes, mais que le paysage est fascinant.

Nous avons retrouvé les montagnes pelées. Les arbres sont uniquement en bord de rivière, ailleurs, c’est l’herbe rase et sèche ou les grands champs de cultures, pas un abri, pas un arbre ou une haie pour nous couper du vent.

Un abri bus penché dans la toundra

Nous poursuivons la descente qui est plus vallonnée que prévu, le vent dans le nez, nous rejoignons la route principale que nous avions quittée des jours plus tôt. Nous renonçons à un potentiel spot de bivouac qui s’avère moins attrayant en réalité que sur la carte et décidons de pousser jusqu’à Horasan qui se trouve encore à quelques kilomètres malgré la fatigue. Le vent de face est extrêmement fort et nous sommes épuisés.

Lokanta

Cette journée devait être simple car majoritairement descendante, elle s’est avérée plus compliquée que prévu avec les éléments qui se sont laissés aller. C’est donc tous bien contents que nous nous asseyons à la table d’une lokanta, un restaurant, où nous pouvons retrouver la cuisine turque que nous aimons tant, des ragoûts de légumes, des aubergines ou des choux farcis, des sautés de viandes, du pilav, le riz cuit, ou du boulgour, le blé concassé, et des çorba, les délicieuses soupes qui nous réchauffent. Le tout accompagné d’ayran, la boisson à base de yaourt, d’eau et de sel. Nous sommes tous affamés !

Notre attirail a attiré l’attention d’autres cyclistes, trois jeunes allemands forts sympathiques qui se joignent à nous. Ils n’ont pas eu la même journée que nous car ils étaient sur la route principale avec le vent puissant dans le dos, si bien qu’ils ont parcouru 60km en deux heures !

Pendant que je vais au magasin de téléphonie pour obtenir un numéro turc, les enfants jouent et discutent avec les jeunes qu’ils apprécient beaucoup. C’est extrêmement plaisant de les entendre parler anglais avec naturel et de les voir interagir avec des adultes étrangers avec lesquels ils ont brisé la glace très rapidement. Ils ont sorti le skyjo, un jeu de carte et ont expliqué les règles, ont initié leurs nouveaux copains et papotent joyeusement du voyage ou du dessin animé préféré des uns et des autres.

Canapé-lit

Nous quittons les cyclistes ainsi que le restaurant et partons à la recherche d’un endroit où planter la tente. Nous nous éloignons du centre ville pour rejoindre un bord de rivière qui semble isolé. L’endroit n’est pas très accueillant, mais ça ira bien pour aujourd’hui après plus de 60 kilomètres dans des conditions franchement pas simples.
Nos enfants nous épatent.

Lorsque nous sommes installés, une fumée noire épaisse se lève dans le ciel. Un camion s’est garé un peu plus loin, son conducteur a déchargé des meubles et les fait brûler. Le canapé et sa mousse émettent une fumée dense et acre. Je ne peux évidemment que penser à la toxicité avérée de cette fumée, les perturbateurs endocriniens, les particules fines, les composés volatiles qui se volatilisent… mais pourquoi fabriquons-nous des objets aussi nocifs ? Et toujours cette réflexion, le traitement des déchets en France permet d’amoindrir les dégâts, mais il invisibilise aussi la nocivité des produits que nous fabriquons et jetons pour aller on ne sait où. Notre confort vaut-il qu’on s’assassine ?

Dans notre vie dépouillée et parfois difficile, assez loin de l’idée que la majorité se fait du confort, nous nous sentons de plus en plus éloignés de cette vie si industrialisée. Pourtant nous ne nous sentons pas en inconfort. Bien sûr que nous avons des produits manufacturés, issus d’une industrie polluante et globalisée, bien sûr qu’ils sont rudement pratiques, même lorsqu’il faut les attendre longtemps pour pouvoir en profiter, et certes, je ne me vois pas transporter une yourte en bois et en laine sur mon vélo pour poursuivre le voyage.

En revanche, je vois que nous avons collectivement mis en place des règles du jeu qui sont catastrophiques pour le vivant dont nous faisons partie, que la mécanique économique globale a pris le dessus sur une réflexion ontologique et que nous pensons être coincés et sans espoir de mouvement possible, si je fais le premier pas, l’autre va en profiter, si ce n’est pas moi, ce sera un autre.

Quant à moi, cette vie nomade me donne bien plus d’espoir et de joie que ce que j’imaginais.


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