La route des cimes

De Jvari à Mestia

Écrit par Marc, Estelle pour le .

Nous prenons un peu notre mal en patience. D’autant que Rebecca est malade et a besoin de rester une nuit de plus. Alors nous décidons d’avancer sans elle. Ce qui signifie soit marcher avec tout notre matériel sur le dos, soit emprunter la voiture, poser le camp, retourner la voiture à Rebecca et rejoindre le camp en stop ou en marchrutka pour moi. Nous choisissons cette option et trouvons à nous installer dans un très joli spot à ჯვარი (Jvari) en bord de rivière, encore. Le soleil est revenu et le temps est très agréable.

Nous sommes à l’écart de la ville. Pour venir ici, nous empruntons un vieux pont en métal qui montre de sérieux signes de fatigue et des choix intéressants de conception. Plusieurs des câbles qui permettent au pont d’être suspendu sont rompus, d’autres ne sont pas très en forme. Et le sol est constitué de plaques de métal épaisses soudées entre elles, si bien que dès que le soleil chauffe, la piste devient ondulée et joue parfois au trampoline sous nos pieds en faisant un barouf certain.

Une vieille ferme délabrée nous laisse l’accès à une source où nous pouvons nous laver et nous ravitailler en eau bien fraîche.

La supérette en ville vend des produits fermiers. Nous n’avons pas de réchaud alors nous décidons de nous lancer dans l’aventure du barbecue. Je demande au tenancier s’il a une grille. Il n’en a pas mais, après m’avoir fait boire un verre de tchatcha, la gnôle géorgienne, il m’emmène chez un autre commerçant. Il refuse de m’expliquer où se trouve le commerce et me fait monter dans sa voiture… pour faire 50 mètres.

Nous avons une grille, un morceau de viande et quelques légumes à cuire dessus, un joli feu en bord de rivière et nous passons une bonne soirée. À la nuit tombée, nous voyons arriver une femme avec une hache à la lueur du feu. Elle est souriante et nous salue amicalement. Elle est venue couper le bois dans la maison de ses grands-parents qui est à l’abandon et qu’elle souhaite conserver. Nous discutons comme nous pouvons et avant de partir, elle nous offre des pâtisseries excellentes qu’elle a faites. Ces petits moments de joie partagée, simplement le plaisir de rencontrer et d’offrir.

Trajet direct

Nous sommes encore tôt dans la saison et le trajet vers la Svaneti en plusieurs étapes s’annonce plus compliqué que prévu. Par ailleurs Rebecca n’est pas encore en pleine forme et nous décidons de faire la route d’une traite. Je vais conduire la voiture avec nos amis et Estelle, Léon et Lucie prendront le marchrutka pour Mestia.

La route est longue et bien qu’elle ait été rénovée et soit en bien meilleur état que les années passées, selon Rebecca qui l’a empruntée un bon nombre de fois, elle est abîmée et nécessite une vigilance de tous les instants. Le revêtement est impeccable et brusquement, un nid de poule à faire frémir un renard, ou un éboulement partiellement dégagé. Je ne profite donc pas vraiment de la vue spectaculaire qui s’offre à nous, mais Rebecca est bien contente de pouvoir le faire enfin.

Lorsque nous arrivons à Mestia je suis épuisé. Voilà bien longtemps que je n’avais pas conduit et fort rarement dans ces conditions.

Lorsqu’Estelle et les enfants arrivent, ils sont bien brassés par le trajet. Eux qui sont sujets au mal des transports ont été gâtés par la conduite du chauffeur habitué à la route à trous. Une nuit en chambre d’hôtes le temps de trouver ses marques et nous posons la tente dans un endroit absolument charmant et très calme à quelques centaines de mètres du centre ville. C’est parti pour la Svaneti !

À l’écoute (par Estelle)

Ce matin lorsque Rebecca, Marc, Bluejay et Journey sont partis nous ne savions pas du tout s’il y aurait un marchrutka, ni où le cas échéant. Nous avons donc avancé tous les trois, sous la pluie, relativement confiants malgré tout.

Je hèle un premier bus qui s’arrête. Le chauffeur me dit “Ara, ara !” (non, non !). Puis un voyageur descend, remonte, négocie pour nous… mais lorsqu’il revient, Léon refuse catégoriquement de monter dans le bus. Il ne le sent pas du tout.

Un peu gênée, je marque un temps d’hésitation. Nous ne savons pas s’il y aura d’autres occasions, il pleut toujours, nous avons un prix correct. Mais d’un autre côté, j’enseigne à mes enfants l’importance d’écouter lorsqu’un sentiment profond émerge. Au-delà du brouhaha mental qui cherche à justifier, à faire des pour, des contre. Je leur dis régulièrement que cette voix qui émerge sans chercher à convaincre, qui juste indique, est la chose la plus importante à écouter. M’en rappeler me suffit pour refuser le plus habilement possible la proposition qui nous est faite.

Je ne sais pas si ce choix est juste. Je doute. Mais je suis convaincue de l’importance de cette écoute.

Et Léon a vu juste. Au vu de la route et du vécu très inconfortable au niveau digestif des heures durant, alors que le marchrutka emprunté plus tard était plus grand, plus haut, moins bondé, je n’ai plus aucun doute.

Une expérience supplémentaire qui vient ancrer l’importance de cette écoute et celle d’oser dire non alors qu’aux yeux des autres cela parait incongru.

Écouter et respecter cette voix en nous c’est honorer la part la plus haute de nous-même : celle qui sait sans raison, celle qui connaît sans savoir, celle qui n’a pas toujours d’explication mais qui se reconnaît par le sentiment d’évidence calme qu’elle dégage.

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